Le Grand-Duché est le premier pays d'Europe à avoir interdit l'utilisation de cet herbicide controversé. Mais les agriculteurs vont devoir apprendre à s'en passer.

Depuis le 1er janvier 2021, le Luxembourg est donc le seul pays de l’Union européenne à avoir osé s’affranchir définitivement du glyphosate. Tous les produits phytopharmaceutiques à base de cette molécule controversée sont désormais bannis des sols du Grand-Duché, conformément à l'accord de coalition datant de 2018.

C'est "un pas décisif dans une démarche durable répondant aux ambitions d'une utilisation des produits phytopharmaceutiques moderne et respectueuse de l'environnement", pour le ministre de l'Agriculture, Romain Schneider. De nombreux articles scientifiques ont mis en évidence des effets néfastes sur l'environnement, notamment sur certains insectes et de façon indirecte sur les oiseaux qui s’en nourrissent, ainsi que sur la santé des personnes exposées aux pulvérisations, surtout les agriculteurs et les populations rurales.

L'interdiction a été bien accueillie par l'opinion publique, mais elle suscite bien des interrogations dans le monde agricole qui craint une distorsion de concurrence avec les pays voisins.

DES AGRICULTEURS PERPLEXES

Josiane Willems, directrice de la Centrale paysanne luxembourgeoise, le principal syndicat agricole du pays, souligne le manque d’alternative au glyphosate. "Il faudra revenir au désherbage mécanique ce qui pose d'autres problèmes".

"Il y a bien eu des projets pilotes l'an dernier, mais nous n'avons pas encore les résultats". Même si elle n'était pas pour l'interdiction, la Centrale paysanne luxembourgeoise ne va pas se battre pour changer la loi.  Car dans les faits, plus de 60% des exploitations agricoles du pays ont déjà renoncé d'eux-mêmes au glyphosate. Le gouvernement luxembourgeois a instauré fin 2019 un système d'indemnisations à destination du millier d'exploitations agricoles actives dans le pays. Les primes de base sont de 30 euros/hectare pour les terres agricoles et de 50 euros/hectare pour les terres viticoles, des montants que la Centrale paysanne luxembourgeoise voudrait voir pérennisés en 2021.

"On doit trouver  des alternatives valables et viables", explique Josiane Willems. "Nous allons demander des indemnisations pour les coûts supplémentaires qu'entraînera la non-utilisation du glyphosate", ajoute directrice du syndicat. Le retrait du glyphosate représente en effet un défi pour le secteur, et il ne faudrait pas que le remède soit pire que le mal. "Le glyphosate est utilisé pour éviter un retournement des sols, qui est néfaste pour le climat".

UNE INTERDICTION SUR LES RAILS


Les CFL, qui utilisaient le glyphosate pour désherber les abords des voies ferrées sont aussi à la recherche de solutions. Désherber constitue un impératif de sécurité: la végétation pourrait retenir l'eau et déformer les rails. Des alternatives comme les traitements à l’eau chaude, à haute tension électrique, ou à l’aide du feu sont à l'étude dans les pays voisins. Mais jusque-là aucun résultat vraiment concluant n’a été obtenu. En France, la SNCF déverse entre 35 à 38 tonnes de glyphosate par an, ce qui en fait la plus grande utilisatrice de l'hexagone... avec 0,4% du total.

Le groupe public s'est lancé dans la recherche d'alternatives au glyphosate depuis 2016, dans la perspective d'une interdiction du produit.  "On a trouvé une solution qui reste herbicide", explique Jean-Pierre Pujols, responsable de la maîtrise de la végétation chez SNCF Réseau. "On va commencer à utiliser ce nouveau mélange en 2021, et le généraliser en 2022", ajoute-t-il.

Il s'agit d'un produit composé à plus de 95% d'acide pélargonique, un produit de biocontrôle (utilisant des produits naturels) et d'une molécule de synthèse de la famille des sulfonylurées.

Mais du côté des Chemins de Fer Luxembourgeois, le choix n'est pas encore arrêté. Les CFL se bornent à rappeler, dans un communiqué, que conformément à la loi, ils n’utiliseront plus le glyphosate.

LE LUXEMBOURG, UN EXEMPLE POUR L'EUROPE?

En tout cas, le Luxembourg espère produire un effet de levier important dans l'ensemble de l'Union européenne. La licence d'utilisation du glyphosate dans l'Union européenne court jusqu'au 15 décembre 2022 et son sort fait débat dans de nombreux pays.

La France avait elle aussi prévu de sortir du glyphosate en 2020, en vain. Emmanuel Macron a reconnu ne pas avoir réussi à tenir sa promesse. "Je n'ai pas changé d'avis sur cet objectif, mais je n'ai pas réussi à l'accomplir, c'est un échec collectif", a déclaré le chef d'Etat qui, en novembre 2017, s'était engagé dans un tweet pour une interdiction "au plus tard dans trois ans".

En janvier 2019, Emmanuel Macron avait déjà averti que la France ne parviendrait pas à se passer du glyphosate "à 100%" en trois ans. "Pas faisable et ça tuerait notre agriculture", estimait alors le président.

"Pourquoi on n'a pas réussi? (...) Quand les autres ne vont pas au même rythme que nous, ça crée de la distorsion de concurrence et on sacrifie notre agriculture pour régler le problème", a-t-il fait valoir vendredi. "Quand on veut lutter contre les pesticides, c'est l'Europe le bon niveau", a-t-il poursuivi. "On ne peut pas gagner la bataille tout seul si on n'a pas les autres européens", a-t-il insisté.

En attendant, c'est bien le Luxembourg qui est tout seul, mais il est au moins dans le sens de l'histoire.