Sur Facebook, une page créée le mois dernier rassemble des restaurateurs du Luxembourg et de la Grande Région posant nus. Un cri d'alarme insolite qui révèle la dure réalité d'un secteur à l'agonie.

Depuis le 15 décembre dernier, les restaurateurs du Luxembourg tombent le tablier. Une page Facebook intitulée "Je suis restaurateur et je suis à poil" est née afin de permettre aux professionnels de l'Horeca d'exprimer leurs revendications d'une manière insolite. On le sait, le secteur est l'un des plus durement touchés par les restrictions liées à la pandémie de coronavirus et tous les restaurateurs n'en sortiront pas indemnes.

Cette initiative est celle de Cyrille Schneider, propriétaire du restaurant L'Adresse et associé-gérant de la brasserie Beaulieu, deux endroits conviviaux à Luxembourg-ville. En vérité, il s'est inspiré de l'idée d'un confrère, le patron du Bistro 111, que l'on trouve de l'autre côté de la frontière française, à Hettange-Grande. "Je suis tombé sur des photos où il posait avec des manteaux de fourrure. Mais j'avais envie d'aller plus loin: de me mettre à poil avec seulement un panneau, comme si nous étions à la rue", raconte Cyrille Schneider. "L'idée, c'était de rigoler un peu et de choquer les gens." Son premier cliché a tout de suite suscité un flot de réactions sur le réseau social. Le lendemain, il est allé poser avec l'équipe du Bistro 111. Le groupe était né.

Depuis, plusieurs restaurateurs, fournisseurs ou gérants de bar se sont prêtés au jeu. Cyrille Schneider poste chaque semaine de nouvelles photos. Plus d'un millier de personnes ont rejoint le groupe Facebook. "Je reçois régulièrement des messages de soutien et des demandes de photos. Quand je me déplace, je reste à chaque fois une à deux heures à discuter de nos problèmes."

© Facebook: Je suis restaurateur et je suis à poil/Montage RTL

DES AIDES, MAIS POUR QUI ET POUR COMBIEN DE TEMPS?

Le premier confinement de mars 2020 a laissé un trou dans les caisses de plusieurs restaurants, qu'ils n'ont pu combler durant une période estivale marquée par une série de restrictions à respecter. "Avec la généralisation du télétravail, la rue Notre-Dame est morte. Il n'y a plus personne. Comme tout le monde, j'ai perdu ma clientèle "business". L'été dernier, je suis passé à 8 couverts le midi à la place de 35 quand tout allait bien", témoigne le patron de L'Adresse. "Et encore, j'ai eu la chance que madame Polfer autorise l'ouverture des terrasses! Sur ce point, la Ville a été fantastique."

Le deuxième confinement actuel pourrait sonner le glas de certaines adresses. "C'est une question de temps pour tout le monde. Certains ne pensent pas tenir au-delà du mois de janvier, voire de mars. D'autres ne savent plus avec quoi payer leurs salariés. Il y a des aides du gouvernement, mais pour en obtenir il faut commencer par présenter le dernier bilan. Et pour cela, il faut payer un comptable plusieurs milliers d'euros. Tous n'ont plus les moyens et ne peuvent donc même pas monter leur dossier..."

Fin 2020, pour surmonter ce deuxième confinement prolongé par deux fois pour tout le secteur de l'Horeca (du 15 décembre au 15 janvier 2021 puis du 15 janvier 2021 à -au moins- la fin du mois), le gouvernement luxembourgeois a mis en place une nouvelle aide des coûts non couverts, une aide directe non-remboursable. Celle-ci est une alternative à l'aide de relance, mise en place plus tôt. Elle permet de récupérer notamment une partie des frais de personnel, des charges financières et de la consommation de marchandises. La démarche est complexe et nécessite effectivement l'aide d'un comptable. Ceux qui ont ouvert leur restaurant courant de l'année 2020 sont dépourvus.

Cyrille Schneider, qui a sollicité cette aide, a encore une infime marge de manœuvre par rapport à certains confrères. Au Beaulieu, on recommence à proposer des plats à emporter depuis le début de la semaine maintenant que le couvre-feu est passé de 21h à 23h au Grand-Duché. "C'est clairement pour limiter la casse. On espère que les gens vont venir car il n'y avait pas grand monde en décembre. Les clients habituels jouent un peu le jeu mais ça se résume à une dizaine de plats le midi et la moitié le soir" explique t-il.

Pour nous, il détaille sa situation. "Lors du premier confinement, on a eu droit au chômage partiel plus les 5.000€. Cela s'est débloqué rapidement mais ce n'était pas assez. Ensuite, on n'a rien vu venir lors du deuxième confinement pendant un moment. Je viens seulement de recevoir les aides de novembre. Cela représente moins de 5.400€ en sachant que mes charges fixes, à L'Adresse, sont de 26.700€ par mois -avec un loyer de 5.400€- et que j'ai fait seulement 14.000€ de chiffre d'affaires hors taxes sur ce mois-là. En 2019, mon chiffre d'affaires était de 440.000€. En 2020, il est de 230.000€ avec plus de 60.000€ de pertes. C'est catastrophique, je vais mettre trois ans à m'en remettre."

UNE RÉOUVERTURE PLUS CRÉDIBLE EN MARS?

Comme beaucoup de monde dans le secteur de l'Horeca, Cyrille Schneider ne croît pas en la réouverture des restaurants début février. "Il va y avoir la Saint-Valentin, puis le Carnaval. Je table plutôt sur une réouverture en mars, après ces rassemblements." Il insiste sur le fait que les aides doivent être prolongées pour compenser l'effet du télétravail, au risque de voir "de nombreux restaurants faire faillite cette année."

Si la grogne monte au Luxembourg, avec une manifestation qui a eu lieu dans la capitale la semaine dernière, et s'il regrette la disparition de la règle des quatre personnes à table qui "permettait de gérer la situation", le patron de L'Adresse assure néanmoins ne pas en vouloir au gouvernement luxembourgeois. "Je n'aimerais pas être à la place des politiques qui doivent décider quels commerces peuvent ouvrir et lesquels doivent rester fermés. D'ailleurs, je préférerais qu'on reste tous fermés à condition d'être vraiment bien aidés financièrement et qu'on se débarrasse une bonne fois pour toute de cette maladie."

Il ne pourra, en revanche, que regarder avec amertume "tous ces gens que l'on verra bientôt partout au moment des soldes, alors qu'on ne pourra toujours pas travailler..."

Nul doute que d'autres restaurateurs "à poil" poseront pour le compte de sa page Facebook d'ici la réouverture de tout le secteur. En espérant que l'intitulé du groupe ne soit pas prémonitoire pour certains d'entre eux...