Comment les ministres analysent-ils cette année de crise 2020? Franz Fayot, ministre de l'Économie, fait le point sur tout ce qu'a révélé le "filtre" Covid: la résistance de l'économie, les inégalités, la transition vers un modèle plus vert.

Marquée par dix mois de crise sanitaire dont les restrictions perdureront jusqu'au 15 janvier , 2020 reste une "année difficile mais avec un espoir de bonne reprise l'année prochaine", résume Franz Fayot (LSAP). Au final, l’économie du pays "se porte plutôt mieux que celle de nos voisins et celle de la zone euro", assure le ministre de l'Économie qui juge le Luxembourg "relativement résistant" aux vagues du virus.

Si le secteur des services, place financière en tête, a pu travailler assez normalement et si des success stories, comme celle de B Medical Systems (qui produit des congélateurs pour les vaccins) émergent, le tableau global est "assez contrasté". 2020 est "quand même une année horrible, une année très difficile surtout pour les secteurs qui sont vulnérables comme l'Horesca, le tourisme et l'événementiel qui souffre énormément".

Quels sont les aspects positifs révélés par la crise?

Franz Fayot: Un aspect positif, c'est notre bonne capacité de résistance. On a des entreprises fortes, un tissu économique sain. Par nos mesures de stabilisation et par "Neistart", nous avons su soutenir les entreprises, préserver l'emploi avec le chômage partiel. Avec tous nos instruments d'aides et avances que nous avons mis à disposition, nous avons stabilisé nos entreprises, c'est une bonne nouvelle.

L'autre bonne nouvelle est que nous avons pris conscience qu'on ne peut pas revenir à l'état antérieur. L'idée de relance verte et de digitalisation, très forte, est la réalisation qu'il faut investir beaucoup plus dans l'économie circulaire, qu'il faut partir de ce modèle linéaire qu'on avait auparavant et qui était beaucoup trop intense en consommation de ressources. Je pense que toutes ces idées-là sont apparues encore plus clairement avec le Covid et nous encourage dans le sens d'une relance différente.

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© Luc Rollmann / RTL

Quelles faiblesses ont émergé et comment faudra-t-il les résoudre?

Le Covid n'est pas un virus démocratique il a frappé surtout les plus faibles, les gens qui étaient déjà socialement plus vulnérables, il a creusé les inégalités. Ce sont d'abord ceux qui sont au chômage partiel qui ne gagne que 80% de leurs revenu et qui étaient pour la plupart dans des secteurs vulnérables, qui sont les plus impactés.

En plus ça fait dix mois que ça dure, donc psychologiquement ça commence à devenir très très dur. Et évidemment il y a une casse qui s'annonce au niveau de certaines entreprises et qu'il faut craindre maintenant en particulier avec cette deuxième vague.

Quels secteurs sont les plus impactés?

L'Horeca et tout ce qui dépend du tourisme événementiel, qui était très présent à Luxembourg: du traiteur à l'agence de publicité. Nous avons pris la décision d'aider toutes ces professions, de les soutenir à travers cette crise qui perdure et allons continuer à le faire. Mais il est un fait que toutes ces professions souffrent.

En plus, s'ajoutent dans certaines industries de mauvaises nouvelles: chez Guardian Luxguard il y a eu la décision d'arrêter le four à Dudelange avec un certain nombre d'emplois supprimés, heureusement avec un plan de maintien dans l'emploi qui a permis d'éviter le pire, à savoir un plan social.

Nous avons aussi une restructuration chez ArcelorMittal qui implique un certain nombre de suppressions de postes. Là aussi on fait tout pour que ce soit socialement le plus supportable possible. Sans oublier Luxair, une entreprise heurtée de plein fouet par cette crise, l'aviation civile est très fortement impactée et nous avons trouvé, dans le cadre d'une tripartite, une solution qui je pense est bonne.

Chômage partiel, salaires social minimum, aides aux entreprises,… combien de temps l’Etat pourra-t-il mettre la main à la poche pour soutenir l’économie?

Le cadre européen des aides Covid a été prolongé jusqu'en juin. Se pose maintenant la question politique de savoir si les Etats veulent maintenant la prolonger davantage. Mais il est clair qu'on ne peut pas ouvrir la manne éternellement. Il y a une question de gestion des finances publiques avec un déficit qui continue de se creuser, un endettement qui devient de plus en plus important et qui doit continuer à rester supportable surtout pour les petits états. On sait que le Luxembourg est fortement dépendant de son bon "rating" pour pouvoir se refinancer.

A un certain moment il faudra arriver à un mode de transition. On va sortir de ces aides très larges et je pense que ça va venir avec le printemps et le vaccin qui sera quand même largement présent. Mais il faudra sans doute arriver à des aides beaucoup plus précises, plus granulaires, que ce que nous avons fait dans un premier temps.

On propose déjà des aides dans cet esprit de relance vertueuses, vertes, digitales, etc. comme l'aide Covid que nous allons va prolonger jusqu'au milieu de l'année prochaine.

Quels projets seront urgents pour vous en 2021?

Je m'étais donné comme objectif d'essayer de transformer l'économie en une économie plus durable, plus circulaire et plus digitale. La pandémie a accéléré cet agenda et c'est peut-être la seule bonne nouvelle de l'année: on a tous pris conscience ensemble, y compris au niveau européen, qu'il faut maintenant transformer nos économies dans le sens d'infrastructures plus vertes, d'énergie renouvelables, plus de digitalisation, pour générer une croissance plus respectueuse de l'Environnement, plus égalitaire au niveau sociale.

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© Luc Rollmann / RTL

Le filtre du Covid nous montre que notre développement à outrance est arrivé à un point de non-retour...

Absolument. J'en suis convaincu. Cette pandémie, interprétée à juste titre comme une crise de notre mode de consommation et d'une certaine violation de notre écosystème, nous a aussi aidé à avoir le courage politique qui nous manquait peut-être auparavant pour résolument entrer dans cette transition.

Par le passé vous étiez en faveur d’une plus forte imposition du capital. Aujourd’hui en tant que ministre de l’Economie y êtes-vous toujours favorable ?

Oui mais attention j'ai toujours dit que j'étais en faveur d'une imposition plus forte du patrimoine et surtout du patrimoine qui n'est pas productif. On l'a bien vu avec le Covid, les entreprises les plus résilientes sont celles dans lesquelles les actionnaires et investisseurs ont toujours continué à investir.

Ce qui m'a toujours dérangé c'est ce déséquilibre entre l'imposition des revenus du travail et l'imposition faible sur le capital investi dans l'immobilier, les rentes non productives qui sont génératrices d'inégalités et qui ne sont pas non plus très bonne pour l'Economie.

Je suis toujours de cet avis mais il faut trouver la bonne formule et un impôt qui soit efficace, juste et qui ne pénalise pas l'investissement dans l'économie.

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