Pour la Fête nationale, RTL 5minutes vous propose de remonter le temps et de découvrir notre carte animée: l'histoire du Grand-Duché et ses frontières résumée en deux minutes.

Comme beaucoup de petits pays, le Luxembourg a connu une histoire mouvementée et de multiples dominations. État souverain et indépendant depuis le Traité de Londres du 19 avril 1839, le Grand-Duché a été ballotté entre les différentes puissances (Bourguignons, Espagnols, Autrichiens...) qui ont régné sur les pays voisins à travers les siècles. Retour sur un destin très particulier avec l'historien Martin Uhrmacher.

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Martin Uhrmacher / © mobile reporter

Dans quelle mesure peut-on dire que l’histoire du Luxembourg est originale à l’échelle de l’Europe?

M.U.: Pour vous répondre, permettez-moi de poser une contre-question provocatrice à ce sujet : Qu'est-ce que l'histoire du Luxembourg? Existe-t-elle même? Cette formulation implique que lorsque, nous examinons les événements historiques, nous partons de l'État-nation actuel comme cadre de référence. Toutefois, ce cadre n'est pas adapté à la période précédant le processus de construction de la nation, qui n'a commencé au Luxembourg qu'après 1839 - la division du Grand-Duché par le Traité de Londres.

Jusqu'aux années 1990, de nombreux phénomènes historiques, partant des frontières de l'État-nation, ont été décrits comme spécifiques à l'histoire du Luxembourg. Par exemple, l'histoire du succès de l'industrie sidérurgique luxembourgeoise à partir du milieu du XIXe siècle. Mais cette évolution ne s'est pas limitée aux frontières du Grand-Duché. Elle ne peut être comprise que par la participation du Luxembourg à des espaces économiques supranationaux, à commencer par le "Deutscher Zollverein" (union douanière et commercial entre États allemands – NDLR) jusqu'à la fin de la Première Guerre mondiale, puis l'Union économique belgo-luxembourgeoise et enfin, après la Seconde Guerre mondiale, avec la Communauté européenne du charbon et de l'acier et enfin l'Union européenne. On pourrait citer bien d'autres exemples.

Afin de mieux comprendre l'histoire du Luxembourg, une perspective transnationale est aujourd'hui appliquée, comparant les phénomènes historiques au-delà des frontières nationales. Toutefois, cette approche est anachronique pour la période précédant la formation des États-nations en Europe au début du XIXe siècle. Car à cette époque, il n'y avait pas de nations au sens moderne du terme et pas de frontières fixes. Il faut donc toujours penser l'histoire en termes d'espaces politiques, sociaux, culturels et économiques valables à cette période.

L'EXISTENCE DU PAYS A ÉTÉ MISE EN JEU À PLUSIEURS REPRISES

- Peut-on comparer le destin du Grand-Duché à celui d’un autre Etat?

Si cela signifie l'histoire d'un autre État dans la longue durée, c'est-à-dire sur plusieurs siècles, alors probablement pas. Toutefois, à certaines époques historiques, des comparaisons peuvent être faites avec d'autres États. En effet, ce sont précisément les parallèles ou les différences qui se révèlent qui rendent de nombreux développements historiques plus faciles à comprendre. Prenez, par exemple, la Seconde Guerre mondiale et l'occupation du pays par l'Allemagne nazie. Cette expérience douloureuse a été partagée par d'autres pays européens. Mais les conséquences étaient parfois très différentes. Ainsi, la famille grand-ducale s'est exilée alors que la famille royale danoise est restée au pays. Il y avait de bonnes raisons pour ces deux réactions, mais elles sont toujours controversées.

 - Qu’est-ce qui est le plus étonnant, le plus méconnu au sujet de l’histoire du pays?

Pour moi personnellement, le plus étonnant est le développement que le Grand-Duché a connu depuis sa fondation par les grandes puissances européennes au Congrès de Vienne en 1815 jusqu'à aujourd'hui. Car il y a eu toute une série de ruptures dans lesquelles l'existence du pays et son indépendance ont été mises en jeu. Par exemple, le Grand-Duché n'était au départ qu'une province du Royaume uni des Pays-Bas - il n'y avait encore aucune trace d'indépendance.

Lorsque la Belgique est devenue indépendante des Pays-Bas en 1830, la grande majorité des Luxembourgeois ont également voulu rejoindre ce nouvel État. Mais les troupes prussiennes, qui étaient alors stationnées dans la forteresse fédérale de la Confédération germanique à Luxembourg, en ont empêché la réalisation. Ce n'est qu'au bout de neuf ans qu'un accord a été conclu, encore une fois par les grandes puissances européennes. Le Grand-Duché a été divisé le long de la frontière linguistique et a reçu ses frontières actuelles. Dans la période qui a suivi, l'existence du pays a été mise en jeu à plusieurs reprises, par exemple lors de la "crise luxembourgeoise" en 1867, lorsque l'empereur français Napoléon III a voulu acheter le Grand-Duché au roi des Pays-Bas. Cela a conduit à des tensions considérables avec la Prusse. La diplomatie internationale a empêché la vente prévue, mais aussi une guerre, et le Luxembourg a été déclaré neutre. Après la Première Guerre mondiale, l'indépendance du pays est à nouveau menacée. Rétrospectivement, l'existence du Grand-Duché actuel ne doit donc pas être comprise comme le résultat d'une évolution inévitable. Je trouve cela fascinant !

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Le duché de Luxembourg vers 1525 (Du comté au Grand-Duché: origine et évolution du territoire luxembourgeois du Xe siècle à nos jours / M. Uhrmacher) Atlas du Luxembourg, éd. par Patrick Bousch (e.a.). Cologne 2009, pp. 8-11, ici p. 9.

- Parmi les différentes dominations successives qu’a connues le territoire du Grand-Duché, y en a-t-il certaines qui ont marqué le pays plus que d’autres?

La question vise le mythe de la "domination étrangère". C'est ainsi que l'ancienne historiographie luxembourgeoise appelle la période qui suit l'extinction de la dynastie luxembourgeoise en 1437. Selon ces écrits, la "domination étrangère » n'aurait pris fin qu'au XIXe siècle avec la restauration de l'indépendance. Cependant, dans l'historiographie plus récente, le règne des Bourguignons, des Espagnols et des Autrichiens n'est plus considéré comme une période d'"occupation". En effet, les souverains étaient entrés légalement en possession du duché de Luxembourg par succession. Les habitants contemporains les considéraient également comme leurs princes légitimes. Ils avaient tous été reconnus par les Etats du duché lors de leur accession au trône. Pour la légitimité de leur règne, ils n'avaient bien sûr pas à résider au Luxembourg. C'est une idée anachronique basée sur les circonstances actuelles.

L'événement le plus marquant de l'histoire du pays au début des temps modernes a été la domination autrichienne au XVIIIe siècle, en particulier sous l'impératrice Marie-Thérèse. De nombreuses églises et bâtiments historiques de cette époque sont encore préservés aujourd'hui. Ils caractérisent toujours l'apparence de nombreux villages et villes.

CES DÉVELOPPEMENTS ONT ÉVIDEMMENT EU UN IMPACT SUR LA FORMATION D'UNE IDENTITÉ LUXEMBOURGEOISE

- Que reste-t-il de ce passé mouvementé aujourd’hui?

L'histoire mouvementée du Luxembourg et sa situation à la frontière entre les influences française et allemande ont laissé de nombreuses traces. Tout d'abord, le multilinguisme traditionnel du pays, pour lequel il existe déjà des références dans les sources médiévales. Mais il faut également mentionner ici la grande importance des migrations. Ce n'est pas un phénomène récent qui n'a commencé qu'avec l'industrialisation et l'immigration d'ouvriers sidérurgiques et d'ingénieurs. Les recherches archéologiques montrent que les plus anciennes découvertes sur le territoire luxembourgeois ont déjà été apportées ici par des migrations venues de régions lointaines. En outre, les monuments funéraires et les rites funéraires de la période romaine témoignent d'une culture mixte gallo-romaine marquée par l'immigration. Et un dernier exemple: d'après les listes de nouveaux bourgeois du Moyen Âge et du début des temps modernes, nous savons très bien que de nombreuses personnes ont continuellement immigré dans la région, parfois de très loin. Ils ont tous laissé des traces dans la langue, dans les coutumes et les traditions, dans les noms de famille...

- Dans quelle mesure cette histoire a-t-elle participé à la construction d’une identité luxembourgeoise spécifique?

Ces développements ont évidemment eu un impact sur la formation d'une identité luxembourgeoise. Le terme de "construction" est ici crucial, car les identités sont toujours construites et sont le miroir des époques respectives. Ils doivent donc toujours être remis en question et déchiffrés de manière critique. Au cours des quinze dernières années, de nombreuses recherches ont été menées et publiées sur la question des identités luxembourgeoises à l'Institut d'Histoire de l'Université du Luxembourg, notamment par Sonja Kmec, Michel Margue, Pit Péporté et Benoît Majerus.

Mais laissez-moi vous donner un exemple pour illustrer cela: Ainsi, jusqu'à il y a quelques années, la notion de "trois démembrements" du Luxembourg faisait partie intégrante de l'identité nationale. D'après cette notion, le duché médiéval, autrefois beaucoup plus grand et plus puissant, a été réduit à sa taille actuelle par ses voisins rivaux, principalement la Prusse/Allemagne et la France. Une carte de ces trois démembrements ne manquait dans aucun manuel jusqu'à récemment. Mais en fait, il n'y a pas de continuité entre le duché médiéval et le Grand-Duché actuel. En effet, l'existence de l'ancien duché a pris fin après la Révolution française avec son intégration dans la République française. Après la défaite de Napoléon, ce sont les puissances victorieuses de l'époque qui ont créé le "Grand-Duché de Luxembourg" lors du Congrès de Vienne en 1815, en quelque sorte comme une province du Royaume des Pays-Bas unis. Il a servi au roi des Pays-Bas de compensation pour la perte de ses anciennes terres héréditaires en Allemagne. Les frontières du Luxembourg d'aujourd'hui avec la Moselle, la Sûre et l'Our ne sont donc pas le résultat d'une division. Ils ont plutôt été créés sur une "feuille blanche" par les grandes puissances à Vienne.

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- Carte 1815-1866: La carte montre le développement territorial du Grand-Duché de Luxembourg entre 1815 et 1866. Elle fait partie de l'exposition permanente sur l'histoire du Luxembourg au "Musée Dräi Eechelen - forteresse, histoire, identités" à Luxembourg.