Luc Marteling nous détaille le rôle du Centre pour le luxembourgeois, dont il est le directeur, et revient sur la place de la langue dans la société.

Mardi 10 mars 2020. À quelques jours du début du confinement, dont nous ne soupçonnions pas encore la durée ou l'importance, RTL 5minutes rencontrait Luc Marteling. Ancien journaliste de la rédaction de RTL, Luc est devenu, en juillet 2019, directeur du Centre pour le luxembourgeois (le Zenter fir d’Lëtzebuerger Sprooch) créé en 2018 et chapeauté par le ministère de l'Education.

Une crise sanitaire plus tard, nous revenons sur la place et le rôle du Centre dans le développement de la langue, sa codification et sa promotion.

RETRANSCRIPTION DE L'INTERVIEW

Question: M. Marteling, pouvez-vous nous expliquer le rôle du Centre pour le luxembourgeois?

Réponse: "La loi définit quatre missions pour le Centre:

  • Donner des normes à la langue, au niveau de l'orthographe et la grammaire. Pour l'orthographe, c'est fait. Pour la grammaire, ça va prendre encore un peu de temps.
  • Développer les outils pour promouvoir la langue. Il y a, au centre, le LOD (Lëtzebuerger Online Dictionnaire, ndlr), qui a beaucoup de fonctionnalités intégrées.
  • Définir le bon usage du luxembourgeois. Ce qui est évidemment un champ assez vaste et controversé aussi.
  • Enfin, il y a des traductions à réaliser sur demande du ministère."

Q.: Cette codification de la langue représente votre tâche principale au Centre?

R.: "Je dirais que c'est un travail de base. Aujourd'hui on a une orthographe complétée et actualisée mais il faut que la langue reste vivante. Il faut qu'il y ait des mots qui entrent, des mots dont il faut vérifier l'orthographe. C'est un travail qui n'est pas terminé, et j'espère qu'il ne le sera jamais car c'est bon signe, pour une langue vivante, que des questions se posent."

Q.: Quel est le plus gros défi pour le Centre? Qu'est-ce qui demande le plus de travail? Qu'est-ce qui est le plus urgent?

R.: "Notre mission la plus importante est plutôt abstraite: s'engager pour que la langue reste vivante, dynamique, utilisée. Il ne faut pas qu'on l'oublie. Il faut être conscient de la richesse de la langue, de sa valeur. Surtout dans un petit pays comme le Luxembourg, qui se veut international, ouvert, multilingue... Le luxembourgeois peut jouer un rôle important d'intégration et de communication."

Très réactif, le LOD a compilé le vocabulaire lié au coronavirus durant la crise sanitaire (cliquez sur l'image pour y accéder). / © Impression écran LOD

Q.: La langue luxembourgeoise est vivante mais l'Unesco la juge "vulnérable". Est-ce que c'est le cas?

R.: "Je trouve que la classification de l'Unesco est correcte mais il faut la nuancer. Cette classification vient d'une liste avec de nombreuses catégories, créée par l'Unesco pour identifier les langues vulnérables. Derrière les langues qu'on qualifierait de "sûres", le luxembourgeois est dans la catégorie la plus haute. Au-dessus, il y a des langues comme le chinois, l'anglais, l'espagnol...

Le luxembourgeois est à sa place mais il ne faut pas faire une mauvaise interprétation de la classification de l'Unesco. La langue n'est pas en danger ! Avec une population de 350.000, voire 400.000 personnes qui la parlent, je pense que l'Unesco n'a pas d'autre choix que de la classer comme vulnérable. Mais la langue n'est pas menacée, elle n'est pas en danger. Je trouve que c'est même plutôt le contraire. Elle est bien vivante, on l'utilise beaucoup, beaucoup de gens s'y intéressent et pas seulement les Luxembourgeois mais aussi des résidents arrivés de l'étranger, des frontaliers... Je trouve la dynamique assez bonne."

Q.: L'apprentissage de la langue est de plus en plus demandé par la population, notamment par les nouveaux arrivants...

R.: "Oui, et ça c'est cool ! Les gens se rendent compte que c'est bien pour la société qu'il y a une langue qui peut unir tout le monde. Et pourquoi ne pas choisir le luxembourgeois?"

Q.: Comment intégrer les langues voisines et faire évoluer le luxembourgeois? Comment intégrer l'anglais, dont l'usage grandit? Les francisations? Les ajouts de l'allemand?

R.: "Premièrement, il faut opter pour une approche sans crainte. Il faut être ouvert et ne pas voir dans chaque influence une menace potentielle. Un esprit d'ouverture est un bon point de départ.

Ensuite, en tant que pays, que territoire, le Luxembourg a toujours été à la frontière du français et de l'allemand. Il y a des influences des deux côtés. Même si, à la base, il y a plus de mots germaniques, je trouve que l'influence française constitue une particularité - parfois difficile à apprendre - mais aussi une richesse et une valeur ajoutée pour le luxembourgeois.

Aujourd'hui, avec l'anglais qui est vraiment en train de s'imposer - et on le voit avec des verbes comme liken, sharen, downloaden ou que sais-je d'autres - le luxembourgeois démontre qu'il est fort et a la capacité d'intégrer ces mots. On ajoute au verbe l'infinitif "en", alors pourquoi ne pas dire alors que c'est un mot luxembourgeois? Il est évident qu'il y ait des réticences: combien de mots? Comment les intégrer? Mais l'anglais a une force tellement grande que je trouve plutôt sympa qu'on ait une langue qui puisse s'adapter.

Il y a encore un autre défi: dans les domaines où il y a des mots ou des expressions typiquement luxembourgeois, on essaie évidemment de les documenter et de les conserver. L'intérêt est de les promouvoir un peu."

Q.: On peut résumer ça par "s'ouvrir sans s'oublier"? 

R.: "Oui, tout à fait."

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"La langue appartient à tout le monde. Elle ne doit pas être un moyen de séparer le "nous" du "eux" mais elle doit réunir les gens. / © Domingos Oliveira

Q.: Est-ce que ce manque de codification est un frein à l'apprentissage du luxembourgeois aujourd'hui?

R.: "Oui et non. Il y a des gens qui apprennent et qui veulent des règles strictes. Il y a d'autres qui préfèrent le "learning by doing" (apprendre par la pratique, ndlr)... Pour moi, la langue a tellement d'influences et de fluctuations qu'on ne peut pas tout codifier de manière trop stricte. On l'a vu pour l'orthographe, il y a pas mal de variantes qu'on a accepté. On voulait laisser la porte ouverte à une évolution future. Je trouve qu'on a bien réussi ce défi mais on est bien sûr conscients que ça peut poser des problèmes à un enseignant ou un apprenant. Là, je pense que l'enseignant doit faire un choix: donner toutes les variantes possibles ou en préconiser une pour ne pas rendre la chose plus compliquée.

Pour la grammaire, on parle la langue comme on veut, comme on l'a apprise, donc je ne pense pas que ce soit un frein aujourd'hui. On n'a pas tout rassemblé de manière officielle mais il y a déjà beaucoup de travaux qui ont été effectués par des professeurs, par des enseignants, donc ce n'est pas un champ tout à fait vide."

Q.: Le luxembourgeois est déjà maîtrisé à l'oral. L'écrit est-il la prochaine étape?

R.: "Depuis quelques années, voire décennies, la langue a franchi un cap: passer d'une langue parlée à une langue écrite. Il ne faut pas oublier que les réseaux sociaux et les nouvelles technologies ont eu pas mal d'impacts sur ces évolutions. Beaucoup de gens ont commencé à écrire des sms, des mails ou des posts sur Facebook en luxembourgeois, ça a aidé... Et même si on n'a pas toujours respecté l'orthographe, ce n'est pas ce qui compte. L'orthographe est là pour donner des réponses à des professionnels (dont le métier implique une bonne rédaction en luxembourgeois par exemple, ndlr). Mais pour ceux qui veulent écrire en luxembourgeois... Qu'ils écrivent en luxembourgeois ! Le but de l'orthographe n'est pas de faire hésiter les gens à utiliser ou non le luxembourgeois pour l'écrit."

Q.: Le gouvernement veut faire du luxembourgeois une langue officielle de l'UE. Dans ce but, la codification est indispensable?

R.: "Oui. Nous sommes encore en en train de construire la base de la codification. Pour ce qui est du luxembourgeois en tant que langue officielle (de l'UE, ndlr), on peut aussi échelonner. Mais il ne faut pas qu'elle soit trop officielle et qu'on doive traduire tous les documents en luxembourgeois. C'est un travail qu'on ne pourrait peut-être pas réaliser. Le gouvernement a son approche, cela reste une décision politique."

Point de contexte de la rédaction: Lorsqu'un idiome est reconnu comme langue officielle de l'UE, un certain nombre de documents et textes officiels de l'Union doivent être traduits afin de garantir l'accès de l'information à la population. L'irlandais par exemple est une langue officielle de l'UE depuis 2007 mais bénéficie encore d'une dérogation (limitée dans le temps) pour ne pas avoir à traduire l'ensemble des textes, du fait d'un "manque de ressources". Le gouvernement irlandais a demandé la réduction progressive de cette dérogation pour y mettre fin au 1er janvier 2022, obligeant les institutions à trouver davantage de traducteurs.

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"La première vocation de chaque langue est la communication: créer des liens, créer des relations."

Q.: La langue a pris une grande importance ces dernières années. Est-elle devenue un marqueur d'identité nationale pour les Luxembourgeois?

R.: "Je pense que chaque langue fait partie de l'identité. C'est souvent indissociable, mais ce n'est pas un caractère exclusif. La langue appartient à tout le monde. À ceux qui la parlent en tant que langue maternelle ainsi qu'à ceux qui s'y intéressent. Ce n'est pas quelque chose qui devrait exclure. Pour moi, la première vocation de chaque langue est la communication: créer des liens, créer des relations. Elle ne doit pas être un moyen de séparer le "nous" du "eux" mais doit réunir les populations."

Q.: Les principaux partis du pays se sont saisis de la question depuis quelques temps, pour ne plus la laisser à des partis plus isolés...

R.: "Il y a eu une demande de la part de la société. On l'a vu avec les pétitions, qui ont eu beaucoup d'échos. La classe politique toute entière a réussi à mener un débat constructif. Ça s'est vu dans la loi sur la promotion de la langue luxembourgeoise, votée à l'unanimité à la Chambre des députés en 2018."

Q.: Quelle est la prochaine étape pour le luxembourgeois?

R.: "C'est une question difficile. Heureusement, le Centre n'est pas le seul acteur dans le domaine de la langue. L'urgence, ce sont les cours à donner à ceux qui s'intéressent à la langue. C'est donc l'INL, ainsi que le service de la formation adultes, qui prennent en charge cette question. Il y a beaucoup d'acteurs pour essayer de satisfaire cette demande.

Pour le Centre, il y a la grammaire bien sûr, mais il y a aussi le volet "promotion". On veut être proches de ceux qui ont des questions afin de donner un visage à la langue, de montrer qu'elle est vivante, qu'on s'occupe d'elle... On a également une activité de "guichet": ceux qui ont des questions peuvent nous les envoyer. Et comme de plus en plus de personnes en profitent, on a de quoi rester occupés en ce moment.

Q.: Avec le Centre pour le luxembourgeois, le commissaire à la langue luxembourgeoise et le Conseil permanent de la langue luxembourgeoise, est-ce que vous formez une sorte d'"Académie luxembourgeoise", à l'image de l'Académie française?

R.: [sourire] "C'est peut-être un peu tôt pour utiliser un terme aussi prestigieux que "l'Académie". Au Centre, on essaie de se débrouiller, de répondre aux questions qui se posent. Le temps montrera si on l'a bien fait et si on mérite un terme plus prestigieux."