Anne Tomassini enseigne l'éducation artistique à l'Athénée de Luxembourg. Enthousiasmée par ces dernières semaines en télétravail, elle nous raconte une rentrée scolaire pas comme les autres... Sans langue de bois!

5 Minutes: Comment s'est passée votre rentrée des classes à l'Athénée?

Anne Tomassini: Très bien, beaucoup mieux que certains ont pu le dire. Nos directions avaient déjà fait un boulot incroyable pour l'organisation du télétravail, et cela a été pareil pour la rentrée. Il faut féliciter aussi nos services techniques, car tout était en place, les détergents, les tables rangées, tout était prêt pour qu'on se mette directement au travail. Et je ne dis pas cela pour me faire bien voir par qui que ce soit, l'année prochaine je pars à la retraite, donc... (rires)

Concrètement, quelles mesures sanitaires ont été prises dans l'établissement?

Il y a des chemins tracés, avec des barricades, pour qu'on prenne telle direction et pas une autre. La circulation des élèves a été réglementée pour qu’il n’y ait pas une trop grosse masse d’élèves en même temps. Pendant la récréation, on utilise deux cours avec des chemins de circulation différents. On voit partout des détergents, et des panneaux pour rappeler comment se laver les mains.

Et la cantine?

Elle ne fonctionne pas, mais on leur distribue des paquets repas, à heures réglementées, qui sont posés devant les classes pour limiter les risques. Ils n’ont qu’à les commander au préalable sur internet, et apparemment ils sont contents de ce qu’il y a dedans!

Comment cela se passe-t-il dans la classe, avec vos lycéens?

Tout le monde porte son masque, ce matin on a même installé des plexiglas devant le pupitre, comme au Cactus! Et puis depuis la rentrée (NDLR: le 11 mai dernier dans son cas), on a donc désormais deux groupes par classe, le groupe A et le groupe B. Avant, j'avais à peu près une dizaine de classes de 25 élèves chacune. Désormais, on a une moitié de classe, ce qui représente une dizaine ou une quinzaine d’élèves présents.

Pédagogiquement, cela change quoi?

Cela permet un travail beaucoup plus personnel, on peut s’occuper bien mieux des élèves en difficulté, ou qui se sentent habituellement un peu oubliés dans une grande classe… Par exemple, ça fait 2 ou 3 jours que je me suis rendu compte que certains élèves tiennent leurs pinceaux de façon totalement aberrante, et c’est pour cela qu’ils n’avaient aucun résultat. Même si on fait de son mieux, il y a toujours des choses qu’on n’arrive pas à remarquer quand on a 25 élèves. Dans une classe, il y a toujours des élèves qui focalisent énormément l’attention. D’autres qui se cachent un peu derrière. Et d’autres qui sont persuadés qu’ils sont en situation d’échec, qu’ils ne savent pas dessiner...

"JE NE SUIS PAS D'ACCORD, IL N'Y A PAS EU D'ANARCHIE"

Qu’en est-il des professeurs? Y a-t-il de l'absentéisme, des droits de retrait, etc?

Non, il n’y a pas de problème d’absentéisme, il y a juste des personnes "à risques" qui continuent à faire du télétravail. C’est un peu triste, car on se voit un peu moins. Les pauses entre professeurs sont des rituels très importants (rires) … D'ailleurs, pendant le confinement, nous avons eu des échanges très poussés sur WhatsApp, beaucoup plus que d’habitude. On s’envoyait tout, des informations scolaires mais aussi des blagues, des photos de ce qu’on avait cuisiné (rires), donc ça a resserré les liens, et j’ai eu des contacts parfois bien plus importants avec mes collègues qu’avec ma famille! Donc ça veut dire quelque chose. Il y avait un besoin de resserrer les coudes. Ces rituels-là, depuis la rentrée, sont devenus plus "light", forcément.

Pourquoi appelez-vous le milieu scolaire et ses syndicats à "serrer les dents"?

Parce qu'il faut arrêter de se plaindre. L'autre jour, je sortais de cours, et j'entends à la radio des personnes clamer que c'était le "chaos" et l'"anarchie" dans l'enseignement au Luxembourg, que les profs avaient tellement de boulot qu'ils devaient maintenant faire les surveillances à 7h le matin dans les cours d'école, que la division des classes en deux groupes avait créé une société à deux vitesses... Je me suis demandé s'ils parlaient vraiment de la même école que moi. J'ai vu une école très structurée, où tout était fait pour protéger les élèves. Donc je ne suis pas d'accord, il n'y a pas eu d'anarchie. J'aimerais qu'on entende moins de négatif et de critiques faites juste pour critiquer. Et qu'on serre les dents quand c'est difficile, en pensant à ceux, notamment au personnel de santé, qui le fait depuis des semaines.

Et le Covid-19? Comment vivez-vous avec cette menace, à l’Athénée ?

On y pense. Beaucoup. Même si c’est compliqué. Par exemple, dans les cours pratiques, je dois m’approcher des élèves pour voir ce qu’ils font. Je prends donc un papier et un crayon, et je dessine à côté pour leur montrer et les aider, mais j'admets dans le feu de l’action, il m'est arrivé de ne pas y penser tout le temps. À côté de tout ça, il y a certains élèves qui ne font absolument pas attention. Je surveille pour qu'ils portent bien leurs masques, pour limiter les risques. Pour moi, le masque, c’est surtout pour les protéger, eux, de cette maladie horrible. J’ai surtout peur pour eux.

"LA VEILLE DU PREMIER JOUR DE TÉLÉTRAVAIL, JE N'AI PAS DORMI DE LA NUIT"

Certains élèves vous surprennent, à ce niveau ?

Oui, tous les jours. Il y en a qui sont très prudents, qui ne vous tendent pas comme ça leur pinceau à eau par exemple. J’ai des élèves que je trouve même parfois beaucoup plus responsables que moi-même, ça je dois le dire (rires).

Avez-vous souffert du confinement ?

Personnellement, non, j’ai beaucoup apprécié être à la maison, avec mes animaux. J’ai pu bien me concentrer sur la préparation de mes cours, du télétravail. Je ne l’ai pas senti comme une privation de liberté, et je n’ai pas non plus l’impression que les enfants en ont beaucoup souffert. Ils ont une certaine résilience à ce niveau, je crois...

Comment avez-vous vécu ces semaines de télétravail?

C’était une expérience très positive, même si certains élèves n’ont rien écouté du tout! Il fallait qu’on se confronte à ces nouvelles technologies. D'ailleurs, je suis très fière d’avoir progressé là-dessus. Vous savez, je ne suis pas la seule qui, la veille du premier jour de télétravail, n’a pas dormi de la nuit! Pendant cette nuit, j’ai dû apprendre à faire un Powerpoint (rires). C’était une fameuse expérience.

"ILS ONT VU QUE LEURS PROFESSEURS N'ÉTAIENT PAS DES DIEUX"

Des élèves vous ont-ils appris des choses en retour?

Oui ! Les élèves nous apprennent toujours plein de choses. Quand j’ai un problème avec mon GSM, je demande à un élève. C’est un bel échange, et je trouve ça très bien. Ce qui a été positif, c’est qu’on a dû chercher des solutions ensemble, avec les élèves. Il y en a qui s’en sortaient bien avec le télétravail, d’autres moins, on a cherché les solutions en même temps.

Le fait que les cours se déroulent en dehors de l'école, de façon un peu "désacralisée", n'a pas posé de problèmes?

Je ne crois pas. Les élèves nous ont dit qu’ils ont vu leurs professeurs un peu chez eux, dans le décor de leur maison. Moi, par exemple, je ne floutais pas l’arrière-plan lors des visioconférences. Ça ne me dérange pas qu’ils voient mon papier-peint, ou mes chats qui sautaient sur mon clavier. Chez d’autres professeurs, les élèves ont pu voir que leurs professeurs avaient des enfants en bas âge, qui venaient quémander un câlin à leur maman… Ils ont vu que leurs professeurs n’étaient pas des "dieux", que c’étaient des personnes normales. Et ça aussi, c’est important je trouve. Et j’ai aussi beaucoup ri avec eux. J’ai eu des réactions insolites ou attendrissantes, comme cette petite fille qui me demande depuis chez elle "est-ce que je peux aller chercher un verre d’eau madame s’il-vous-plaît?"

Et les élèves turbulents?

Ils sont restés turbulents derrière leurs écrans! (rires).

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