À l'ère du déconfinement post-coronavirus, c'est toute une société qu'il faut réinventer. Et la crise sanitaire aura au moins permis d'imaginer un monde différent.

Imaginez un Luxembourg sans embouteillages... Ce rêve peut-il devenir réalité? Peut-être, avec une organisation du temps de travail entièrement repensée.  Dans le viseur des solutions, un lissage des heures de pointe pour éviter l'afflux dans les transports et surtout plus de télétravail. Et sur ce terrain, la crise du Covid-19 a été un formidable accélérateur.

BEAUCOUP PLUS DE TÉLÉTRAVAIL

Selon une étude du Statec, 69% des salariés du Luxembourg sont passés au télétravail ces dernières semaines. Plus de deux tiers des actifs, contre à peine 20% l'an dernier. Et l'expérience a été jugée positive par une grande majorité d'entre eux.

La question de la pérennité du télétravail se pose désormais. Pour Marc Hansen, ministre de la Fonction publique, et également en charge de la digitalisation, il y aura clairement un avant et un après coronavirus. "Il n'y aura pas de retour à la normale, mais il y aura une nouvelle normalité".

Le gouvernement a dû s'organiser, à la hâte, mais avec pragmatisme. Pendant la crise, 12.000 enseignants se sont retrouvés en télétravail. Et pour toute la fonction publique, il a fallu se réinventer dans l'urgence. "Avant la crise, seulement 4.600 personnes avaient un accès au réseau sécurisé de l'État. Ils sont 10.250 aujourd'hui" explique Marc Hansen.

La réglementation a dû être changée. L'ancien règlement grand-ducal, trop restrictif, a été abrogé et les services du ministère ont travaillé à l'élaboration d'un nouveau cadre légal. Un guide des bonnes pratiques du télétravail dans la fonction publique luxembourgeoise est d'ailleurs sur le point d'être achevé. "Le télétravail a beaucoup d'avantages pour le salarié, comme la suppression des trajets domicile-bureau" note le ministre.

DES AVANTAGES POUR LA PLANÈTE

Le télétravail a eu un impact positif en faisant baisser la consommation d'énergie. La demande d'électricité au Luxembourg a diminué de plus de 28 % pendant la période de confinement. Et il convient de noter qu'il n'y a eu presque pas d'impact sur la demande d'électricité des ménages qui n'a pas augmenté pendant cette même période.

"Ces chiffres montrent que le télétravail peut non seulement avoir un potentiel pour mieux concilier famille et travail, améliorer la qualité de l'air, prévenir la congestion et revitaliser la vie villageoise, mais il peut également avoir une influence positive sur notre demande d'électricité. Nous avons besoin d'une stratégie et de règles bien définies afin de continuer le développement du télétravail et d'offrir aux salariés les meilleures conditions et sécurités possibles pour l'avenir" précise le ministre de l'Énergie, Claude Turmes.

Et c'est justement là que le bât blesse. En tout cas pour les 200.000 frontaliers du pays, soit près de la moitié des salariés du Luxembourg.

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LA QUESTION DES FRONTALIERS

Les salariés qui viennent de France, de Belgique et d'Allemagne n'ont droit qu'à un nombre de jours limité de télétravail. 19 jours par an pour les Allemands, 24 jours pour les Belges, et 29 jours pour les Français. Au-delà il faut payer une partie de ses impôts dans son pays de résidence.

Alors, certes, depuis le début de la pandémie, les jours télétravaillés ne seront pas comptabilisés. Mais ce n'est que temporaire. Lorsque la crise sera passée, les pays voisins voudront vite revenir à la situation d'avant.

Impensable d'imaginer que les frontaliers resteraient télétravailler dans leur pays de résidence, en utilisant les services publics de ces pays, alors qu'ils continueraient de payer 100% de leurs impôts sur le revenu au Luxembourg. La question de la compensation fiscale va forcément se reposer, et les négociations risquent d'être compliquées.

Il y a aussi le plafond social. La législation européenne pose une règle simple: le temps de télétravail ne peut pas dépasser les 25 % du temps de travail global. En cas de dépassement de ce seuil, le travailleur doit être affilié à la sécurité sociale de son pays de résidence et y cotiser sur l'ensemble de ses revenus. En clair, les frontaliers perdraient le bénéfice des allocations familiales luxembourgeoises, de la sécurité sociale ou encore leur droit à une retraite luxembourgeoise.

RÉINVENTER LES VILLES

Et puis il y a la question d'une meilleure organisation de la société et du travail: horaires aménagés, lissage des heures de pointes, réorganisation des heures d'ouverture...

Souvent citée en exemple, la ville de Rennes, en Bretagne, a réussi en 2012, après deux ans de concertation, à désencombrer sa ligne de métro en repoussant d'un quart d'heure l'horaire d'arrivée à l'université de 8.000 de ses étudiants.

"Ce modeste décalage a permis de diminuer de 17% le taux de charge aux abords de l'université et d'économiser plusieurs millions d'euros de nouvelles rames de métro", rappelle André Crocq, vice-président de Rennes Métropole.

LE POIDS DES NORMES SOCIALES

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À la faveur de la crise actuelle, Rennes a lancé en mai une enquête auprès des entreprises pour voir si le télétravail avait fait évoluer les mentalités.

"En travaillant sur une zone d'emploi, on s'est rendu compte du poids des normes sociales. 80% des salariés disaient avoir des horaires libres mais 90% arrivaient à la même heure", souligne Catherine Dameron, responsable du "bureau des temps" de Rennes Métropole.

"Il y a une forme d'autocensure et un poids des normes sociales qui font que ça ne se fait pas d'arriver à 10H00 le matin ou de repartir à 15H00 l'après-midi", poursuit  Mme Dameron, pour qui le covid-19 a toutefois "bouleversé la donne".

Et là aussi il y aurait beaucoup à faire. En Ile-de-France, la charte des transports signée pour les trois premières semaines de déconfinement inclut l'engagement de "lisser massivement les heures de pointe", avec une répartition des arrivées des salariés sur leur lieu de travail entre 05H30 et 10H30, et des retours entre 15h00 et 19H30.

"Il est étonnant de voir à quel point on a toujours joué sur l'espace en agrandissant les voies d'accès et en augmentant la capacité des transports et pensé si tardivement à ce jeu sur le temps", relève le géographe Guy Baudelle.

"Sans impulsion politique, ni contrainte ou incitation, les employeurs jugent souvent que l'intérêt n'est pas assez tangible", explique Emmanuel Munch, chercheur au Laboratoire Ville Mobilité Transport de Marne-la-Vallée.