Le mot "frontalier" est peut-être le plus prononcé après "Moien" au Grand-Duché. Pourtant, l'une des principales institutions consultatives du gouvernement ne s'était jusque-là pas emparée du sujet. C'est chose faite depuis l'étude présentée aujourd'hui au Conseil économique et social, première étape d'une série d'avis sur cette problématique.

Ils étaient 3.868 en 1970, ils sont 205.777 en 2020. Les chiffres parlent d’eux-mêmes: le Luxembourg ne peut se passer des frontaliers, et vice versa. Depuis quelques années, différentes institutions, du STATEC à la Chambre de commerce, nous abreuvent de chiffres plus édifiants les uns que les autres: les frontaliers représentent 43,5% de l’emploi total, 2,6 milliards d'euros de cotisations sociales et dépensent environ 17% de leur revenu brut au Grand-Duché.

LE NOMBRE DE FRONTALIERS RISQUE D’AUGMENTER DE 50% DANS LES 10 ANS À VENIR

Mais pour la première fois le CES, Conseil économique et social, organisme qui "chuchote à l’oreille du gouvernement", s’est penché sur ce dossier, qu’il décrit comme un "apport vital au paysage économique et social du Luxembourg". Son président, Jean-Jacques Rommes, estime que son pays n’a pas totalement pris la mesure du phénomène. "Je ne dirais pas que cette conscience n’existe pas au sein du gouvernement, nous a confié Jean-Jacques Rommes, mais je dirais qu’elle n’existe pas dans la communauté luxembourgeoise, de façon générale. Si je vous dis que le nombre de frontaliers risque d’augmenter de 50% dans les 10 ans à venir, donc que les frontaliers seraient majoritaires dans la main d’œuvre  du pays, vous comprenez que c’est là une envergure dont  tout le monde n’a peut-être pas conscience.

"NOUS SOMMES TOTALEMENT DÉPENDANTS LES UNS DES AUTRES"

L’institution n’oublie pas le risque de déstabilisation que représente le pouvoir d'attraction du Luxembourg, et met en avant l’enjeu de garantir la "cohésion sociale et territoriale au sein de la Grande Région par une coopération et une coordination transfrontalières renforcées. Le développement économique commun exige ainsi une vue d’ensemble afin d’éviter de trop grands déséquilibres régionaux".

"C’est une situation où nous sommes totalement dépendants les uns des autres, poursuit le président du CES, et nous devons absolument planifier notre avenir en commun. C’est un avenir, c’est même un présent commun, et se demander qui profite plus, qui profite au détriment de l’autre, sont des idées qui ne sont pas productives et pas constructives pour l’avenir."

20% des travailleurs frontaliers européens sont concentrés dans la Grande Région, composée du Luxembourg, de la Lorraine pour la France, de la Sarre et la Rhénanie-Palatinat pour l’Allemagne et de la Wallonie, la Fédération Wallonie-Bruxelles et la Communauté germanophone pour la Belgique. En 2018, 240.000 personnes ont franchi chaque jour une frontière dans la Grande Région afin de se rendre sur leur lieu de travail, dont 187.000 vers le seul Luxembourg.

Le CES envisage cette Grande Région comme un formidable laboratoire, unique en son genre, au niveau européen. Mais le Luxembourg va devoir être à la hauteur des enjeux, démographique, économique, sans oublier celui de la mobilité. D'où la prise de conscience de l’institution consultative.

Le Conseil économique et social ne compte pas s’arrêter là. Lors de prochains avis, le CES se penchera sur des questions plus spécifiques, telles que la fiscalité, la sécurité sociale, l'aménagement du territoire ou encore des sujets relatifs au droit du travail.