Dans un pays où (presque) tout va bien, il existe des problèmes qui peuvent nuire au Luxembourg.

Ce n'est un secret pour personne, l'économie luxembourgeoise va bien. Très bien. Trop bien? Si attirer les talents est un des nombreux super-pouvoirs économiques du Grand-Duché, on a trouvé sa kryptonite. Immobilier, déplacements, langues... Voici neuf problèmes que l'État serait bien avisé de régler avant qu'ils ne lui causent du tort.

LES PRIX DE L'IMMOBILIER

En octobre 2019, le Statec confirmait une tendance jamais démentie depuis plusieurs années: les prix du marché immobilier grimpent, grimpent, griiiimpent.... Beaucoup plus vite que les revenus.

Entre le 2e trimestre 2018 et le 2e trimestre 2019, les prix moyens des appartements anciens ont gonflé de 10,7%. Ceux des appartements neufs? De 11,5%. Et les maisons déjà construites? Tenez-vous bien, leur valeur a crû de 11,8%. D'après le Statec, en 2017, le logement et les factures énergétiques étaient, de loin, le premier poste de dépense des résidents: plus de 36% du budget.

Les moins bien rémunérés d'entre eux sont condamnés à la location ou à l'éloignement en cas d'achat. Alors, comment investir dans de bonnes conditions au Grand-Duché quand il devient quasi-obligatoire d'emprunter plus de 500.000€ sur trois décennies? Les résidents seront bientôt tentés de s'envoler loin, très loin de ce marché immobilier complètement fou.

UNE MOBILITÉ EN BERNE

Le Grand-Duché coince de tout côté. Sur le rail, alors que la gare de la capitale ne peut accueillir simultanément tous les trains qui arrivent, comme sur la route, où le nombre de véhicules dépasse largement les capacités des infrastructures.

D'après le Trafic Index de TomTom, pour une heure de déplacement quotidien, les navetteurs de la capitale perdent en moyenne jusqu'à 43 minutes chaque jour sur la route et plus de 160h par an. Ce qui équivaut à près d'une semaine. Les conditions de transport ont des conséquences bien directes: des accidents, des salariés et des étudiants en retard et stressés, de la pollution... D'après une étude du List, les bouchons coûtent 1,436 milliard d'euros par an au pays. Oui, l'immobilité a un coût.

LE FINANCEMENT DES RETRAITES

Au milieu du visage de cet eldorado économique trône un point noir: le financement des retraites. En 2016, le directeur de la Caisse nationale des pensions avait mis le feu aux poudres en affirmant que les réserves seraient épuisées au début des années 2040.

Le gouvernement avait alors lancé une étude sur la question en 2018 et dont la conclusion est la suivante: "Le régime général d’assurance pension se retrouve actuellement dans une position financière confortable" mais "il importe de ne pas se reposer sur le niveau actuel élevé de la réserve de compensation".

Concrètement, les réserves de la caisse de pension sont élevées (4,37 fois le montant des prestations annuelles) mais compte tenu du nombre croissant de retraités (dont la plupart vivront à l'étranger), du marché du travail et du système de pension aujourd'hui en vigueur, elles seront épuisées en 2041. L'Inspection générale de la sécurité sociale souligne qu'il est impératif de profiter de ce laps de temps pour envisager toutes les mesures à prendre pour renforcer le système de pensions et garantir son financement au-delà de cette date. Cela inclut l'allongement de la durée de la vie active, une hausse du taux de cotisation ou encore un nouveau calcul de la pension.

L'ABSENCE DU DROIT DE VOTE DES ÉTRANGERS AUX LÉGISLATIVES 

Les résidents étrangers installés au Luxembourg peuvent voter aux élections locales mais il leur est interdit de glisser un bulletin dans l'urne pour les élections législatives. Sur ce point, le Luxembourg est dans la norme. C'est également le cas en France, en Belgique ou encore en Allemagne. Mais à la différence de ses voisins, le Grand-Duché a une population composée à plus de 47% d'étrangers, soit environ 290.000 personnes en 2019.

En 2015, les citoyens luxembourgeois s'étaient prononcés contre la possibilité pour les étrangers de s'inscrire sur les listes électorales pour les législatives. Un "non" cinglant (78% des votants) qui avait fermement rabroué le gouvernement et qui maintiendra la moitié de la population résidente dans une forme de "second rôle" pour le Luxembourg. C'est encore insuffisant pour leur faire renoncer à s'installer au Grand-Duché (+10.000 résidents étrangers entre le 1er janvier 2017 et le 1er janvier 2019) mais c'est aussi, certainement, un frein à leur intégration.

LE LUXEMBOURG = UN CHANTIER À CIEL OUVERT

Des bétonnières à droite, des marteaux-piqueurs à gauche, des tonnes de gravas au milieu... C'est sûr, le Luxembourg présente toutes les caractéristiques d'un immense chantier. Entre la construction de nombreux logements (la demande est très forte), l'adaptation des infrastructures (Pont Adolphe, autoroute, tram...) et la création de nouveaux espaces commerciaux (Royal-Hamilius, Cloche d'Or...), le pays, et surtout sa capitale, a parfois des allures de chantier à ciel ouvert.

Des travaux aussi pénibles qu'indispensables, pour les résidents comme pour les entreprises, mais qui poussent parfois à se poser la question: "Est-ce que j'ai vraiment envie de m'infliger ça?". Les commerçants du quartier de la Gare voient leurs ventes s'effondrer à cause du chantier du tram, les automobilistes auront droit à cinq années de galère lors de l'élargissement de l'A3 et les nombreuses rénovations du réseau (au hasard, celles de la place Dargent dans le quartier d'Eich) nuisent, à court terme, au quotidien des résidents.

UN RISQUE DE PAUVRETÉ EN HAUSSE

Le Luxembourg est un pays riche, peuplé de résidents aux revenus élevés. C'est, grosso modo, l'image du Grand-Duché à l'international, renforcée par des statistiques parfois flatteuse. Ainsi, on estime que le revenu moyen par adulte à 3.464€ par mois.

Une autre statistique, bien moins reluisante, apporte de la nuance à ce tableau idyllique: le taux de risque de pauvreté. Entre 2003 et 2017, il est passé de 11,9 à 18,7% de la population. Près d'une personne sur cinq vit avec moins de 1.804€ par mois. Deux fois moins que le revenu moyen par personne en 2017. Mis en parallèle avec les prix de l'immobilier, il y a de quoi craindre pour la qualité de vie des résidents.

LE DÉVELOPPEMENT DE LA LANGUE LUXEMBOURGEOISE...

Clarifions ce point tout de suite avant de voir une horde de commentaires s'abattre sur cet article: le statut de la langue luxembourgeoise, érigée en langue nationale en 1984, est une chance. Tout autant que l'est le trilinguisme, un des principaux moyens d'ouverture du Luxembourg sur le monde. L'État l'a bien compris et propose d'accompagner financièrement les entreprises qui souhaitent son apprentissage par leurs salariés.

Pourtant, la langue luxembourgeoise telle qu'elle s'est développée pose certains problèmes. Notamment parce qu'elle manque encore de codification orthographique et grammaticale, que des générations de Luxembourgeois et de Luxembourgeoises n'ont pas intégrée. C'est ce qui explique aujourd'hui que plusieurs orthographes sont couramment utilisées pour un même mot ou que la N-Reegel ne soit pas toujours bien appliquée.

Allez, soyons optimistes et gageons que le Centre pour la langue luxembourgeoise, qui travaille d'arrache-pied sur le sujet, réussira sa mission de standardisation et de promotion de la langue.

... ET DES AUTRES LANGUES

Répétons-le une fois de plus au cas où ce n'était pas clair: le trilinguisme est une véritable chance et une force pour le Grand-Duché. Mais il peut, dans certaines conditions, être synonyme de source de stress pour les nouveaux arrivants (+10.000 résidents étrangers en deux ans, rappelons-le). Notamment pour les parents ne maîtrisant pas les trois langues.

Au cours de la scolarisation de leurs enfants dans le système public (tout le monde ne peut pas financer une école privée à plusieurs milliers d'euros par an), ils seront les premiers largués et pourront difficilement aider leur progéniture étudiant dans une langue inconnue. Viel Glück, liebe Eltern !

LE RETOUR EN FORCE DES ÉCONOMIES VOISINES

Aujourd'hui, le Luxembourg est la locomotive de la Grande Région. Et sa rutilante économie a besoin de main-d'oeuvre: environ 10.000 travailleurs étrangers par an jusqu'en 2030. Ça tombe bien, le chômage est encore relativement élevé chez deux des trois voisins (environ 7% en Wallonie, 8,3% dans le Grand Est, entre 3 et 5% à la frontière allemande) et les résidents frontaliers sont prêts à venir travailleur au Luxembourg. Fin 2019, on recensait environ 104.000 Français, contre 48.000 Belges et autant d'Allemands. Mais que se passera-t-il quand les économies belges et françaises se seront renforcées? Quand les frontaliers auront davantage de possibilités de travailler près de chez eux? Choisiront-ils un meilleur salaire (et des déplacements compliqués) ou un emploi moins bien rémunéré mais plus proche de leur lieu de vie? Le Luxembourg se retrouvera-t-il en pénurie de main-d'oeuvre?

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