Christiane Chrisnach, qui est née au Luxembourg dans les années 50, nous confie ses souvenirs d’enfance. Aujourd’hui, elle se rappelle de la fête de Pâques: "J'ai couru à la fenêtre pour voir les cloches voler"!

Pâques, à mon époque, ce n'était pas une fête comme les autres. On sentait un changement autour de nous. C’était quelque chose de beau je trouve, et les enfants attendaient ce jour avec impatience.

La semaine précédant Pâques, c'était la semaine Sainte, qui était synonyme pour nous de préparation intensive pour un merveilleux festin. Il fallait colorer les oeufs de Pâques, et maman avait beaucoup à faire. La maison devait briller comme un sous neuf, et je l'aidais volontiers.

Durant la semaine Sainte, on nous racontait aussi que les cloches s'envolaient pour Rome afin de se faire bénir. Jusqu'au samedi, les églises restaient donc silencieuses.

Un jour, je me souviens, je devais avoir 11 ans... C'était le soir où les cloches étaient censées partir pour Rome. Comme j'étais une enfant assez curieuse, j'ai couru à la fenêtre pour les voir voler. Ma mère entra dans la chambre et me demanda : "Que fais-tu à la fenêtre?" Je lui ai répondu que j'attendais les cloches. "Oh, ma petite, tu viens justement de les manquer, elles ont volé de l'autre côté de la maison" (elle rit). Bien sûr, j'ai été très déçue, et je me suis jurée de les voir un jour. Qui n'est jamais arrivé!

"D'OWESKLACK LAUT, LAUT"

VIDEO: Pâques au Luxembourg en 1960
Archives RTL (16/04/1960)

Pendant ces trois jours, comme les églises étaient silencieuses, c'était à nous, les enfants, de rappeler aux adultes qu'une messe allait commencer.

Après la messe du mercredi soir, nous nous rassemblions devant l'église avec nos crécelles. Nous marchions dans les rues en criant très fort "d'Owesklack laut, laut" ("La cloche du soir sonne, sonne"). En même temps, nous tournions nos crécelles afin que tous les habitants de la ville nous entendent. Cela faisait un bruit terrible. Il fallait que même les morts au cimetière puissent nous entendre!

Jeudi matin, nous nous levions très tôt, et nous partions immédiatement après le petit déjeuner pour appeler les gens avec nos crécelles. Les femmes pieuses nous entendaient et venaient avec leurs enfants. Il n'y avait presque pas d'hommes, car ils devaient travailler.

Le vendredi Saint, c'était un jour très solennel. Là encore, il fallait partir de bonne heure. Pendant toute la journée, il y avait une messe et des moments de prières.

LE LAPIN DE PÂQUES EST PASSÉ

Samedi, c'était la fin de notre mission. À partir de 10h, nous prenions notre chariot en bois que nous avions décoré quelques jours auparavant, puis nous allions de maisons et maisons pour annoncer la bonne nouvelle. Nous chantions "Dik Dik Dak, muer ass Ouschterdag" ("demain c'est le jour de Pâques"). La plupart des gens nous donnaient des oeufs colorés, des oeufs au chocolat, beaucoup de sucreries et de l'argent, que nous partagions entre nous. C'était notre récompense pour le temps que nous avions consacré à remplacer les cloches pendant leur absence.

Le dimanche de Pâques, après la messe, je me hâtais de rentrer à la maison. Maman m'avait dit que le lapin de Pâques avait caché des oeufs dans le jardin. Avec mes cousins et cousines, nous courrions dans le jardin pour les chercher. Pour chaque oeuf découvert, nous poussions des cris de joie. Après le dîner, nous pouvions déballer nos cadeaux. Je me réjouissais du gros oeuf au chocolat, et de mon joli lapin en peluche.

Enfin, le lundi de Pâques, c'était la coutume d'aller à l'Emaischen en ville, qui s'étirait de la rue du Marché-aux-Herbes jusqu'au Marché-aux-poissons. Là, nous passions une merveilleuse journée en nous promenant devant les stands. Ce que me plaisait beaucoup, c'est les Péckvillchen. Ma mère m'en avait acheté un, et j'adorais imiter le sifflement des oiseaux. Je me régalais avec une barbe à papa. J'étais l'enfant la plus heureuse au monde.

"CE BRUIT ME MANQUE BEAUCOUP"

Je regrette vraiment que cette tradition ait presque disparu au Luxembourg. On ne voit pratiquement plus les jeunes marcher dans les rues avec leurs crécelles, surtout dans les villes. Ce bruit me manque beaucoup.

Bien sûr, la fête de Pâques existe toujours, mais aujourd'hui, j'en vois de plus en plus qui vont la fêter au restaurant ou au centre commercial. Ce n'est plus vraiment une fête de famille.

Cette magnifique tradition de Pâques disparaît de plus en plus, et les enfants d'aujourd'hui n'ont tout simplement aucune idée de la beauté d'une telle fête. Il faut en parler pour que cela ne tombe pas dans l'oubli.

Propos recueillis par Romain Van Dyck