"J'espère que vous serez puni": à l'annonce de la liquidation de Camaieu par le tribunal de commerce de Lille, les salariés ont pris à partie Michel Ohayon, l'homme d'affaire bordelais qui avait repris en 2020 l'enseigne de prêt-à-porter et 2.600 salariés.

"On s'est battu pour cette entreprise! Je suis autant atterré que vous", tente pour sa défense l'homme d'affaires, à la tête de la Financière immobilière bordelaise (FIB).

"Vous avez le droit d'être acide, je vous pardonne tout", ajoute-t-il finalement devant la colère de salariées, disant avoir investi 46 millions d'euros dans l'entreprise.

En quelques mots prononcés par le président du tribunal pour annoncer "la liquidation judiciaire" à l'issue d'un délibéré express, l'enseigne grand public est tombée, près de 40 ans après sa création en 1984 à Roubaix, où il emploie quelque 500 personnes.

Anéantie par le Covid-19 et une cyberattaque coûteuse, selon la direction. Peut-être aussi par des mauvais choix.

Le tribunal a décidé de maintenir l'activité jusqu'à samedi à 23 heures. Ensuite, ce sera terminé.

"2.600 personnes à la rue, on fait comment? C'est lui qui va nous payer les loyers, c'est lui qui va nourrir les familles?", crie Cynthia devant des journalistes à la sortie de la salle d'audience.

De nombreux salariés sont en larmes. Beaucoup travaillent pour l'enseigne depuis des années, voire des décennies.

"Au niveau employabilité, ça va être une catastrophe", se désole le secrétaire du CSE Nordine Misraoui (CFDT), les yeux humides, lui-même depuis 35 ans chez Camaieu.

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"C'EST UN DRAME"

"On travaille avec beaucoup de prestataires, donc on dépasse les 5.000 salariés", cela va être un "drame" pour les familles, s'indigne le délégué FO Chérif Legba.

"On a les boules, on a l'habitude d'être actif et là lundi, y aura plus rien", résume Louisa, 57 ans, chez Camieu depuis 29 ans, qui comme beaucoup de collègues refuse de donner son nom de famille.

Le développement de la FIB, qui a racheté une série d'enseignes (Go Sport, La Grande Récré, 23 magasins affiliés Galeries Lafayette...), "on trouvait ça bien au départ, mais on ne peut pas s'occuper bien de toutes", juge-t-elle.

"Pour beaucoup de gens, Camaieu était leur premier emploi. Moi, j'ai grandi chez Camaieu", explique Idir, 40 ans, dont 17 chez Camaieu, où il travaille aux livraisons.

"Depuis le rachat (en 2020), c'était le gros stress, de la pression sur tout", pointe Vanessa, 39 ans, employée depuis 16 ans dans un magasin de Wattignies (Nord). Elle pense que les repreneurs "se sont loupés: les clientes ne retrouvaient plus leurs boutiques". 

"L'entreprise a assez été saignée. Cette boîte a été pompée par les actionnaires successifs", accuse aussi une cheffe de projet au service offre. "On travaille depuis des mois dans des conditions horribles, les fournisseurs pleuraient au téléphone parce qu'ils n'étaient plus payés", dit-elle.

La CGT a appelé de son côté à une assemblée générale mardi matin au siège pour le personnel de Roubaix et des salariés des magasins à proximité, "en vue de préparer une action en justice pour le préjudice subi par les salariés".

L'actionnaire avait tenté jusqu'à la dernière minute d'éviter cet épilogue, pressant le gouvernement, avec l'aide de la Région Hauts-de-France, pour qu'il débloque une avance de fonds.

Mais "le plan de reprise était très peu instruit avec un plan d'affaires qui tient sur une page", a affirmé après l'annonce de la liquidation le ministre délégué à l'Industrie Roland Lescure. "Je regrette qu'on en soit arrivé là", a-t-il déclaré.