La vie d'Halimata bascule alors qu'elle n'a que 5 ans. Elle est en vacances au Sénégal avec ses parents. Elle pense se rendre au marché avec sa tante, mais elle ne sait pas que ce qu'elle apprête à vivre va rester gravé dans sa mémoire toute sa vie.

"Du marché... on passe à l'excision", raconte Halimata Fofana. "La violence, elle est là : je suis une petite fille, j'arrive dans un environnement où je vois des taches de sang partout sur un pagne au sol."

Ce jour-là, Halimata est excisée. Une dame lui coupe une partie du clitoris. Personne ne lui explique ce qui lui arrive, ni pourquoi cela lui arrive. "La douleur est monstrueuse, j'ai cru que j'allais mourir. Et vous avez beau crier à l'aide, il n'y a personne qui peut vous sauver." Cette douleur, cette mutilation génitale, marque le moment où Halimata, petite fille de 5 ans, se voit "arracher son innocence", comme le décrit la jeune femme de 40 ans assise en face de nous.

35.000 femmes excisées en Belgique

Halimata Fofana est aujourd'hui auteure, elle a écrit deux livres pour lever le voile sur la réalité de l'excision. Nous l'avons rencontrée en Belgique, à l'occasion de la sortie de son deuxième livre, "A l'ombre de la cité Rimbaud". Elle est née et a grandi en France, avec ses deux parents d'origine sénégalaise.

En France, on estime à 125.000 le nombre de femmes excisées. En Belgique, c'est 35.000. "Je pense qu'on n'en a pas assez conscience [dans nos sociétés, ndlr]", réagit l'auteure. "Je pense qu'il y a même bien plus de femmes excisées. Parce que ça se fait de manière clandestine, et qu'il y a le poids du tabou, on n'en parle pas. On se rend compte qu'une femme est excisée au moment de son accouchement."

Pour Halimata Fofana, le tabou n'est pas uniquement présent chez les femmes qui ont subi une excision, mais aussi au sein du corps médical. "Ils n'osent pas en parler, même quand ils constatent qu'une excision a été pratiquée", affirme l'écrivaine. "Tant que le tabou persiste, on continuera à perpétrer cette amputation. À partir du moment où il y a un dialogue, on commence à casser petit à petit."

C'est pour cette raison qu'aujourd'hui Halimata Fofana se fait la "porte-parole" de toutes ces femmes qui ont subi des mutilations génitales. Dans les 27 pays africains, ainsi qu'en Indonésie, en Irak, aux Maldives et au Yémen, il y en aurait 200 millions, selon les estimations.

1 femme est excisée toutes les 4 minutes

Notre interview avec Halimata Fofana dure 40 minutes. En ce laps de temps, cela veut dire que 10 femmes ou filles ont été mutilées. Pour mettre fin à cette "malédiction", qui se transmet de génération en génération, l'éducation est un point central. En effet, la pratique est avant tout liée aux croyances culturelles. "Certains pensent qu’en excisant leur petite fille, la fille n’ira pas voir ailleurs", explique Halimata. "C’est une question d’honneur : si la fille n’est pas vierge au moment du mariage, ça jette le déshonneur sur toute la famille."

Les parents qui excisent leurs propres enfants pensent ainsi bien faire, persuadés d'être les garants de l'honneur de leurs filles. Dans certaines cultures, c'est considéré comme une "purification" du corps, une pratique hygiénique. Mais exciser le corps des femmes, c'est surtout une manière de contrôler leur plaisir, et de les contrôler jusque dans leur intimité.

L'autre solution est la répression. En Belgique, l'excision est passible de condamnations de 3 à 5 ans de prison, tant pour les parents que pour les personnes qui pratiquent l'excision. Mais finalement, peu de dossiers aboutissent réellement.

La vie après l'excision

"Reconstruction" est le maître-mot. Elle est d'abord psychologique, mais aussi physique. En effet, une chirurgie réparatrice peut être pratiquée sur les femmes mutilées. "Moi, j'y ai eu recours", nous confie Halimata. "Mais ce n'est pas ça qui vous rend votre corps." Pour la jeune femme, la marque est indélébile, et présente à vie. L'excision est un traumatisme profond qui nécessite un travail intense de toute une vie. Ce travail passe aussi par le pardon, en commençant par pardonner à ses propres parents.

Sur un ton plus léger, Halimata se souvient aussi d'une femme qui a beaucoup compté, pendant les moments difficiles : la chanteuse Céline Dion. "Je lui dédie mon livre, c'est dire à quel point elle a été importante dans ma vie !", souligne l'auteure. "Quand j'étais jeune, je regardais par la fenêtre en écoutant Céline Dion, et je me disais : 'Toi, Halimata tu vas avoir un avenir meilleur !' Elle m'a permis de croire qu'il y avait de belles choses qui m'attendaient."

Apaisée, l'auteure nous avoue que son plus grand rêve, actuellement, serait de rencontrer cette idole qui l'a sauvée, et pourquoi pas lui faire passer un message, à travers ses interviews, et son combat pour les femmes mutilées.