Elle avait crié haut et fort ne pas vouloir se marier avec la Lorraine et la Champagne-Ardenne. Cinq ans plus tard, l'Alsace compte sur sa propre collectivité pour regagner une identité administrative propre que la région Grand Est n'a jamais réussi à vraiment incarner.

L'idée première de s'associer à la Lorraine n'avait pas fait trop de remous. Mais quand le projet d'union devint un ménage à trois en 2015 avec la lointaine Champagne-Ardenne, des milliers d'Alsaciens protestèrent dans la rue. "Paradoxalement le Grand Est a restauré une identité collective alsacienne", explique le politologue strasbourgeois Richard Kleinschmager.

Désormais le logo bleu et blanc du Grand Est fait largement partie du quotidien, affiché sur les TER ou les ordinateurs distribués au lycée, mais la perspective de remettre le rouge et blanc alsacien sur sa plaque d'immatriculation en 2021 en a réjoui plus d'un.
En effet, la Collectivité européenne d'Alsace (CEA) verra le jour le 1er janvier, fusionnant les départements du Bas-Rhin et du Haut-Rhin avec des prérogatives spécifiques, notamment en matière de bilinguisme, de coopération transfrontalière ou de tourisme.

"D'évidence, c'était un instrument pour calmer le jeu, atténuer la radicalité de la demande d'autonomie par rapport à la région Grand Est", estime M. Kleinschmager.
Sans franc succès, puisque selon un sondage Ifop de janvier, 68% des Alsaciens souhaitent que la nouvelle collectivité alsacienne devienne une vraie région hors du Grand Est, soit deux points de plus qu'en février 2019.
Le Grand Est s'est pourtant beaucoup tourné vers l'Alsace puisque sa capitale est à Strasbourg et ses deux présidents jusqu'à présent, Philippe Richert puis désormais Jean Rottner, sont des Alsaciens.

UNE CONTESTATION MOINS RADICALE

Si le Grand Est, au nom volontairement "un peu fade", reste "une structure trop nationale" sans identité symbolique entre ses composantes, M. Kleinschmager pense que "l'aspect radical de la contestation (de la grande région) s'est atténué".
Mais selon Bernard Schwengler, docteur en sciences politiques et chercheur à l'Observatoire de la vie politique en Alsace (Ovipal), un autre conflit a surtout repris le pas, celui qui avait déjà engendré l'échec du référendum de 2013 sur la création d'une collectivité territoriale d'Alsace: la guéguerre entre Bas-Rhin et Haut-Rhin, entre Strasbourg et Colmar. Cet affrontement larvé s'incarne désormais dans les manoeuvres en coulisses pour décider où sera le siège de la CEA et qui la présidera.

© FRANCOIS GUILLOT / AFP

"C'est un clivage très ancien, que les présidents des deux départements avaient réussi à geler pendant cinq ans (le temps d'aboutir à la CEA, ndlr), mais qui revient à la surface et a tendance à geler pendant quelques mois le clivage Alsace/Grand Est", analyse M. Schwengler. Mais, selon lui, "les désaccords de fond (...) sont toujours là et vont réapparaître" notamment sur la question des compétences finales de la nouvelle collectivité.

TEST DES SÉNATORIALES

Dans une Alsace traditionnellement ancrée à droite, les élus LR sont divisés sur une sortie ou pas de l'Alsace du Grand Est. Particulièrement visible depuis le début de la crise sanitaire, Jean Rottner, qui n'a pas dévoilé ses intentions pour les élections régionales, demandait en juin, dans une interview vidéo aux Dernières Nouvelles d'Alsace, "qu'on respecte la collectivité qu'il dirige, qu'on respecte ses politiques et qu'on travaille en bonne intelligence" entre la CEA et la région.

Les sénatoriales de dimanche seront un premier test de la résurgence ou non de ce débat, puisque deux listes défendent un divorce avec le Grand Est: celle du parti autonomiste Unser Land, mais aussi celle du sénateur LR sortant André Reichardt, exclu du groupe majoritaire du conseil régional et co-fondateur du Mouvement pour l'Alsace (MPA). En face, une liste LR/UDI est en revanche favorable au Grand Est.

Quant aux écologistes qui, forts de leur succès aux municipales à Strasbourg, partent unis pour les régionales, "ils ont moins de position marquée sur ces questions institutionnelles", relève Bernard Schwengler.
Les élections régionales pourraient d'ailleurs davantage se focaliser sur la situation sanitaire et économique et sur l'écologie que sur "cette carte de l'identité", selon Richard Kleinschmager. "On est très loin de penser que c'est une solution en quoi que ce soit dans la crise actuelle", analyse le politologue.