Confinés durant plusieurs semaines lorsque la crise du coronavirus était à son paroxysme, les employés sont plus nombreux à exprimer leur mal-être sur leur lieu de travail.

La généralisation du télétravail durant la période de confinement engendre t-elle une nouvelle forme d'angoisse pour les salariés: celle du retour au bureau? Les témoignages à ce sujet sont devenus légions, notamment sur internet. Comment reprendre le rythme d'une journée pré-coronavirus, les contraintes liées au trajet, au regard permanent et aux liens à soigner avec les collègues et les supérieurs? Sans parler de la vie au bureau qui ne ressemble plus tout à fait à celle d'avant...

"Un certain nombre de salariés nous contacte pour des problématiques de tensions entre les individus ou dans les équipes, un sentiment d’insécurité et parfois un ressenti d’injustice. Il ne s’agit pas de nouveaux maux mais, ils sont plus fréquents" nous a répondu le Département Psychologie et bien-être au travail du STM (Service de santé au travail multisectoriel).

Il n'existe pour le moment aucune étude à ce sujet au Luxembourg, le Statec (l'Institut national de la statistique et des études économiques) se concentrant sur les conséquences du confinement sur la santé mentale des résidents. À ce titre, un résident sur trois déclare qu'elle s'est détériorée pendant la crise du covid-19, ce qui, par extension, peut compliquer un retour sur le lieu de travail.

UN SENTIMENT D'INSÉCURITÉ

"Cette crise sanitaire sans précédent a modifié nos repères et nos certitudes en créant parfois un sentiment d’insécurité" souligne le Département Psychologie et bien-être au travail du STM. Alors, à l'heure de retourner au bureau, le sentiment d'insécurité lié au devenir professionnel, à l’emploi et à son éventuelle précarisation, ainsi qu'au futur de leur compte en banque, est encore très présent chez les salariés.

"Certaines personnes peuvent nourrir des inquiétudes quant aux changements organisationnels ou dans les processus, ou s'ils ont à faire face à une surcharge de travail, soit pour rattraper le retard lié à la crise, soit pour gérer les tâches des collègues absents pour raisons de santé ou en congés pour raisons familiales" expliquent les psychologues du travail. "Cette situation de reprise dans l’entreprise, surtout lorsqu'elle s’accompagne d’un sentiment d’insécurité important et d’une surcharge, est à risque de dégradation de l’ambiance de travail et de tensions dans l'équipe."

Parmi ces salariés éprouvant des difficultés à revenir au bureau, il y a ceux dont la situation s'était déjà dégradée avant la crise, sans aucun lien avec le coronavirus. Il n'en demeure pas moins que cette longue période de confinement rend leur retour "plus complexe voire angoissant car leur situation s’est parfois davantage dégradée avec la crise." 

© Shutterstock

La peur de la contagion n'a, elle, pas encore disparu, d'autant que la crainte d'une nouvelle vague à la rentrée n'est pas totalement écartée. "Les plus touchés éprouvent une angoisse à quitter leur domicile où ils se sentent en sécurité. Nous observons des différences dans la perception du risque. Certains le banalisent en ne respectant pas strictement les règles de distanciation sociale ou de port du masque. Ces différences de perception du risque et de peur de la contagion peuvent être source de tensions entre salariés. Elle est souvent vécue plus difficilement par les personnes vulnérables et les plus angoissées" souligne le Département Psychologie et bien-être au travail du STM.

COMMENT APAISER CES ANGOISSES ?

Alors, comment apaiser ou traiter cette angoisse du retour au bureau? Dabord, "en rendant les salariés pro-actifs, c’est-à-dire en les accompagnant pour qu’ils deviennent acteurs de la situation qu’ils traversent."

Mais il n'y a pas de solution miracle et universelle: il s'agit de soigner les salariés au cas par cas. "Il est important pour eux de mieux se comprendre, de remettre en question leurs propres attitudes et d’identifier leurs ressources ainsi que les solutions opérationnelles. Cela leur permet de savoir comment agir et comment faire face à la situation vécue" ajoutent les psychologues du travail.

De même, impossible de déterminer à l'avance la durée de ce "travail sur soi". "Cela va dépendre de la gravité de la situation et des ressources de la personne." Mais "le soutien et l’aide des proches est primordial" souligne nos interlocuteurs.

"Ce travail implique également d’accepter de se faire aider et de s’autoriser ou d’oser demander de l’aide. Dans les situations que nous rencontrons en consultation, certaines personnes se retrouvent isolées dans leurs difficultés. Dans le contexte du travail, il est important de rompre l’isolement en communiquant avec les collègues, responsables ou tout autre personne de confiance dans l’entreprise."

En ce qui concerne les cas les moins graves de salariés traversant une période de doutes après une période d’inactivité professionnelle, "ils retrouveront confiance en eux et en leurs compétences après un certain temps et des expériences positives au travail."

LE STRESS... DES EMPLOYEURS

A ce titre, quel rôle l'entreprise doit-elle jouer lorsqu'un salarié peine à retrouver ses marques et à se débarrasser de ses angoisses? "Le même que celui qu’elle avait avant la crise" nous répond-t-on. "Dans ce contexte encore plus que d’habitude, chacun doit être acteur et responsable."

On l'oublie sans doute mais les employeurs aussi "ont été soumis à beaucoup de stress et à de nombreuses épreuves durant cette période."

"La difficulté aujourd'hui est que les sensibilités sont exacerbées" souligne encore le Département Psychologie et bien-être au travail du STM. "L’employeur est fatigué, parfois même épuisé par la situation qu’il a eue à gérer, portant dans certains cas l’entreprise à bout de bras. Le salarié quant à lui est soit satisfait, soit insatisfait de la façon dont évoluent les choses. Il peut connaître des angoisses qui le limitent dans sa relation au travail. Face à ces ressentis, de l’incompréhension peut naître d’un côté comme de l’autre, menant parfois à des tensions."

TÉLÉTRAVAIL: "UNE PRISE DE CONSCIENCE"

Une chose est sûre, avec la crise du coronavirus et le confinement imposé dans la plupart des pays, le recours au télétravail a explosé sur le marché de l'emploi. Au Luxembourg, il a concerné 70% des salariés, rapporte le Statec, dans une autre étude. Cette extension massive du télétravail à travers presque tous les secteurs économiques a pu contribuer à limiter la hausse du chômage.

Et le gouvernement luxembourgeois entend bien continuer "à promouvoir et à le faciliter pour ses citoyens et ses frontaliers", a récemment répondu le ministère du Travail, de l'Emploi et de l'Economie à une question parlementaire. "Le Ministre des Finances continuera le dialogue avec les trois pays voisins en ce qui concerne les aspects fiscaux, dans le sillage de l'arrangement qui a pu être trouvé pendant la période de la crise sanitaire pour faciliter le télétravail des frontaliers." 

Une bonne nouvelle pour les salariés ayant vécu cette période de manière positive, s'évitant le stress lié au trafic, par exemple. "Elle a permis de ralentir le rythme de vie et de se libérer de ce sentiment de devoir constamment "courir"" avancent les psychologues du travail. Quant aux salariés concernés par une période d’inactivité professionnelle pure et simple, elle a pu constituer "un moment pour se recentrer sur soi, s’occuper des enfants, se focaliser sur les priorités ou apprendre à lâcher prise. Cela a été l’occasion d’un repositionnement professionnel, d’une prise de conscience pour certains salariés que nous suivions avant la crise. Certains ont décidé volontairement de changer d’emploi." Une décision radicale mais qui permet, dans certains cas, de s'éviter bien des angoisses...